mercredi 18 octobre 2017

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus d'un millier de livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Je ne suis pas une personne fréquentable. Je tue tous ceux que j'aime".

En semptembre, nous évoquions l'improbable rencontre de Harry Houdini et Sigmund Freud, dans "la Société des faux visages", de Xavier Mauméjean. Dans les semaines qui ont suivi, deux polars sont sortis, l'un mettant en scène Houdini, l'autre, Freud. Je me suis dit qu'il serait amusant de voir ça de plus près. En commençant par le magicien, Harry Houdini, dont la troisième enquête, "La Reine de Budapest", vient de sortir aux éditions du Masque, sous la plume de Vivianne Perret. Après "Métamorphosis" et San Francisco désormais disponible en poche chez 10-18), après "Le Kaiser et le roi des menottes" et Berlin, voici le magicien qui devient détective à ses heures perdues de retour sur ses terres natales, Budapest, qu'il a quitté alors qu'il n'était encore qu'un jeune enfant. Un retour aux sources mouvementé, puisqu'il est marqué par une double enquête très délicate. Le tout, dans un contexte historique qui n'a rien d'anecdotique et va confronter Harry l'Américain à ses origines, juives et hongroises...



Au mois de mai 1902, Harry Houdini arrive à Budapest, la ville où il est né en 1874. Il l'a quittée quatre ans plus tard avec sa mère et ses frères pour rejoindre son père dans le Wisconsin. Devenu adulte, il a choisi de gommer cette partie de sa vie pour apparaître américain à 100%, mais lorsque l'occasion s'est présentée, il a eu envie de revenir au pays.

Un séjour qu'il n'entreprend pas seul. Evidemment, sa fidèle épouse, Bess, l'accompagne, tout comme Jim, gamin des rues de San Francisco devenu son assistant. Mais, ce voyage, Harry Houdini l'a aussi entrepris pour sa mère, Cecilia Weiss. Devenu célèbre et riche, le magicien a mis les petits plats dans les grands pour que sa mère profite de Budapest comme si elle en était la reine.

Logique, donc, d'avoir choisi pour loger le temps du séjour, le plus luxueux hôtel de la capitale, le Grand Hôtel Royal. Et Houdini, redevenu Erich Weiss, n'a aucun spectacle en vue. Il a tout décidé de consacrer tout son temps à sa mère pour rendre ce moment inoubliable. Mais la ville a bien changé depuis que les Weiss en sont partis et Cecilia peine à la reconnaître, à retrouver ses marques.

Mais, rapidement, le naturel aventureux de Houdini va reprendre le dessus. Dans l'une des salles de l'hôtel, il entend un air de piano. C'est une jeune femme qui joue, et joue admirablement. Ils se présentent l'un à l'autre, elle s'appelle Mme Kestenbaum, elle est veuve et mère d'une petite fille, Ilona, qui l'accompagne.

Son histoire est cependant bien plus étonnante que cela : après avoir vécu au Brésil avec son défunt époux, Mme Kestenbaum a elle aussi entrepris de revenir dans un pays qu'elle a quitté plusieurs années plutôt. Seulement, elle a tout oublié de cette période. Une amnésie qui a suivi un accident de cheval. Ensuite, le trou noir...

Depuis son arrivée à Budapest, elle met des messages dans la presse locale en espérant que quelqu'un reconnaîtra la magnifique broche qu'elle a en sa possession. Et que ce quelqu'un sera membre de sa famille. Houdini, n'écoutant que son bon coeur, accepte d'aider cette femme à l'histoire touchante à retrouver les siens. Pour elle, et pour Ilona.

Mais d'abord, la famille ! Avec Houdini et Bess, Cecilia Weiss est allée retrouver les membres de la famille qui demeurent encore à Budapest. Un oncle de Houdini tient une librairie dans un quartier de la ville où vivent nombre de juifs. Désormais, ceux-ci ont les mêmes droits que n'importe quel citoyen hongrois et cela a permis de s'installer sans peur du lendemain et sans contrainte particulière.

Mais là aussi, une fois la joie des retrouvailles dissipées, c'est l'inquiétude qui domine : un des commis de la librairie a disparu et l'on craint qu'il ne lui soit arrivé malheur, car cela ne lui ressemble guère de disparaître sans explication. Et la mauvaise nouvelle tombe pendant que les Américains se trouvent à la boutique...

On a retrouvé le corps du commis sans vie dans un fontis, l'effondrement d'une chaussée dans un quartier où il n'avait a priori rien à faire. Un banal accident ? C'est ce que tout le monde semble penser, ce genre d'effondrement se produisant fréquemment, en raison du relief plus accidente de cette partie de la ville.

Tout le monde, sauf Houdini. Le magicien, fort de son sens de l'observation et de son perfectionnisme, remarque deux ou trois choses qui ne collent pas. Et si on avait assassiné le commis avant de le déposer là, au fond de ce cratère, pour faire croire à un accident ? Décidément, en quelques heures à peine, voilà le vacancier redevenu détective. Mais pas (encore ?) magicien...

Pour la première fois de cette série, on a l'impression de côtoyer non plus Harry Houdini, mais Erich Weiss. Lui-même, d'abord, se pose la question. Mais, c'est un voyage d'agrément, pas une tournée, il est là incognito, ou presque, et surtout, il veut rendre hommage à sa mère pour qui il a organisé ce séjour à Budapest.

Et cette dimension-là est fondamentale, puisque c'est la question des origines que l'on retrouve. Harry Houdini est un Américain pur sucre, né au Wisconsin, puisque c'est ainsi qu'il a tenu à réécrire sa vie. Mais, Erich Weisz est né à Budapest dans une famille juive, d'un père rabbin. En grandissant, Erich s'est éloigné à la fois de ses racines hongroises, dont il ignore tout, et de la religion juive.

En revenant sur les bords du Danube, il se va se retrouver confronté à cela, particulièrement à travers ces deux enquêtes qui lui échoient coup sur coup : Mme Kestenbaum est elle aussi en quête de son identité, de sa famille, tandis que l'histoire du commis se déroule dans un milieu juif où le magicien se sent en complet décalage...

Ajoutons à cela la présence de Cecilia, qui n'est pas juste là pour expliquer ce voyage (qui a bien eu lieu, même s'il est possible qu'il se soit déroulé un an auparavant, en 1901). Elle va avoir son rôle à jouer dans les enquêtes de son fils. Et c'est normal : même si tout à changé, elle connaît tout de même la ville, sa société, son mode de vie...

Et puisqu'on en parle, comme c'était le cas de San Francisco et de la Prusse dans les deux premiers tomes, Budapest n'est pas juste un décor, mais un vrai élément de fond de l'histoire qu'installe Vivianne Perret. Parce que les deux enquêtes vont s'enraciner dans la ville, dans le contexte historique de ce XXe siècle naissant, dans son tissu social.

Quelques éléments : la ville de Budapest que découvrent les Weiss n'a effectivement plus grand-chose à voir avec celle que Cecilia et le petit Erich ont quittée en 1878. Je pense que tout le monde sait, ou à peu près, que Budapest est née de la fusion des villes de Buda et de Pest, mais aussi celle d'Obuda, qu'on oublie. La fusion a eu lieu en 1873, un an avant la naissance du futur Houdini.

Buda et Pest sont non seulement séparées par le Danube, puisqu'elles se trouvent chacune sur une rive différente, mais leur topographie est diamétralement opposée : Buda est verdoyante et de nombreuses collines s'y dressent, tandis que Pest est totalement plate, ce qui explique qu'on y trouve l'essentiel des constructions et de la population.

Ce point géographique n'est pas anodin, car, vous le verrez, on va voyager dans toute cette capitale au fil du roman. Un capitale qui a effectivement beaucoup changé, car, depuis la fusion, tout a été fait pour qu'elle devienne une grande capitale européenne. Je ne sais pas s'il y a eu un Haussmann hongrois, mais les faits sont là : une impressionnante urbanisation et une refonte complète de certains quartiers.

Enfin, dernier point, qui fait se rejoindre l'histoire et la géographie, on ne parle pas du territoire actuel que couvre la Hongrie, mais d'un pays plus étendu, jusqu'en Transylvanie, par exemple (et je ne dis pas cela au hasard) et est unie à l'Autriche au sein d'un même empire. Pourtant, depuis le XIXe siècle, en Hongrie comme dans nombre de territoires d'Europe centrale, les nationalismes ont fait leur apparition.

On cherche à s'émanciper des tutelles des vieilles familles monarchiques pour fonder des Etats indépendants où l'on pourrait développer sa propre culture, portée par une langue très particulière. Il faudra attendre la fin de la Ie Guerre mondiale pour que naisse une Hongrie indépendante, mais les prémisses sont déjà là, en 1902.

Et puis, il y a la situation des juifs de Hongrie. Il s'agit d'une communauté très importante, comme en témoigne la Grande Synagogue de Budapest, l'une des plus grandes au monde, sans doute la plus grande en Europe. En 1867, les juifs hongrois sont émancipés et peuvent donc, comme dit plus haut, bénéficier du même statut que n'importe quel autre citoyen.

Ils vont alors participer à l'essor économique du pays, dans de nombreux domaines, en particulier le commerce. Et, pour marquer cet attachement, nombre de juifs vont "magyariser" leurs noms de familles, s'acculturer, comme on dit. Mais, tout cela va avoir des conséquences bien plus négatives, avec la montée d'un antisémitisme très virulent, dont on connaît les conséquences au cours du XXe siècle et jusqu'à nos jours.

Longue parenthèse, mais cela permet de parler du livre sans parler du livre, comprenez sans en dire trop et sans rien dévoiler de l'intrigue. Hé, hé... Car tout cela est présent dans notre livre, comme l'annonce de la transition, que vont d'ailleurs connaître bien des pays à cette période, vers une modernisation en profondeur de leurs sociétés, mais aussi de leurs économies.

Voilà pourquoi Cecilia peine à reconnaître sa ville. Jusque dans la disparition de certains quartiers, la rénovation d'autres, mais aussi l'atomisation de la communauté juive, dont certains hauts lieux ont carrément disparu. Ces remous de la société hongroise vont être au coeur de l'intrigue de "La Reine de Budapest", que le lecteur observe à la lumière des événements à venir...

Comme depuis le début de cette série, Houdini n'enquête pas seul, même s'il veut protéger Bess de possibles dangers ou mauvais coups. Jim lui permet d'aller glaner des renseignements discrètement, même si, en Hongrie, il lui faudra un peu d'aide, et même Cecilia va mettre la main à la pâte. Mais, Bess ne veut pas être en reste, forcément.

Sauf que, cette fois, elle le fait pour une raison qui n'est pas juste la quête de la vérité. Non, elle agit par jalousie. Eh oui, la veuve Kestenbaum est une femme ravissante, qui pourrait appartenir à une famille riche et puissante. Elle est hongroise, elle est mère... Bref, elle est tout ce que n'est pas Bess, qui craint de perdre l'homme de sa vie...

Dit ainsi, cela peut sembler tragique, mais dans le cours de l'histoire, cela sera l'occasion de quelques situations assez amusantes, proches du quiproquo. Bess m'a semblé un peu en retrait dans "La Reine de Budapest", mais elle reste un personnage important de cette série, parfait alter ego de Houdini, avec des méthodes toutefois différentes, mais une vraie intuition.

Et la magie, dans tout cela ? Elle n'est pas absente de cette troisième enquête, car, même s'il n'est pas en Hongrie pour y donner des spectacles, sa réputation a franchi les frontières. Et, en particulier, sa victoire en justice face à des policiers, peu de temps auparavant en Allemagne. Alors, il n'est pas illogique qu'on lui demande un tour de temps en temps.

De même, ce perfectionniste ne perd jamais de vue l'entraînement quotidien, ni sa réflexion permanente pour renouveler ses numéros et proposer de nouveaux tours toujours plus spectaculaires qui assoiront un peu plus sa position de plus grand magicien du monde. Au cours de ce voyage, il aura donc l'idée d'un tour, une évasion, forcément, mais un peu plus classe que les caisses habituelles.

Une idée qui va lui venir au contact d'un personnage que je n'ai pas évoqué ici et que je vais traiter assez brièvement. Pour ne pas en trop en dire, évidemment, mais aussi parce que ce personnage m'en a rappelé un autre : le personnage incarné par Samuel L. Jackson dans "Incassable". A ceci près que sa passion ne va pas vers les super-héros, mais s'avère bien plus... bizarre...

Cette troisième enquête de Harry Houdini, magicien et détective, est enlevée, entre secrets et mensonges, dans la lignée des polars à l'anglaise. Le lecteur échafaude ses hypothèses, Vivianne Perret, elle, glisse ici et là quelques scènes "anonyme" qui font monter la sauce et les soupçons. Tout le monde est suspect, forcément.

J'ai lu "la Reine de Budapest" avec plaisir, et pas seulement pour la visite guidée de cette magnifique capitale. Il y a bien quelques tours de passe-passe, mais y a-t-il une série qui se prête mieux à ce petit jeu ? Une série qui, ô joie, va se prolonger avec la sortie d'une quatrième tome en début d'année prochaine. Et la fin de "la Reine de Budapest" donne une idée de ce qui attend Houdini...

mardi 17 octobre 2017

"Magnolias, gronda-t-elle entre ses dents. C'était ou bien un salut ou bien une invective".

En 2003, Pierre Pelot décrochait "le Goncourt lorrain", le prix Erckmann-Chatrian pour un monstre roman, "C'est ainsi que les hommes vivent" (récemment réédité aux Presses de la Cité), qui a pour cadre principal la Lorraine pendant la Guerre de Trente ans. Trois ans plus tard, avec "L'Ombre des Voyageuses" (prix Amerigo Vespucci), il nous entraînait de la Lorraine en Amérique dans les années 1730, pour un formidable roman d'aventures, hommages à différents genres, comme le roman maritime et le western. Une décennie a passé et l'on retrouve en cet automne cette veine historique avec "Debout dans le tonnerre" (en grand format aux éditions Héloïse d'Ormesson), qui met en scène une nouvelle héroïne forte et courageuse, qui doit affronter des moments très compliqués. Bien sûr, il vaut mieux avoir lu "L'Ombre des voyageuses", car ce roman y fait directement référence, mais c'est aussi une belle façon de découvrir le l'inventivité et la richesse de la langue que manie Pelot et son sens du roman noir, que l'on retrouve ici dans un contexte géographique et historique très particulier...



 Quelque part dans le delta du Mississippi, se trouve une plantation appelée "Magnolias". Nous sommes en 1778 et Emmeline a désormais quatorze ans. Elle est une adolescente aventureuse, un peu garçon manqué, à la crinière cuivrée, comme avant elle sa mère et sa grand-mère, Esdeline Favier, que tout le monde, dans son village lorrain, appelait la Rouge Bête.

"Ils m'ont appelée la Rouge Bête. Ce n'était pas méchantement", c'est d'ailleurs ainsi que débute le journal rédigé des années plus tôt par Esdeline, alors que Emmeline n'était encore qu'un bébé. Hia, ancienne esclave et proche amie de sa grand-mère, lui a d'abord lui ce journal avant de lui remettre deux ans plus tôt. Depuis, elle le lit, le relit, avec une passion toujours égale.

Elle a même entrepris de recopier ce manuscrit, qui résiste mal au temps qui passe, afin de ne pas perdre ces mots, uniques traces qu'elle possède de sa mère et de sa grand-mère qu'elle n'a pas eu le temps de connaître. Car, si elle est née en Lorraine, dans ces rudes montagnes, c'est bien dans les bayous de Louisiane qu'elle a passé l'essentiel de sa jeune existence.

A "Magnolias", outre Hia, qui fut l'amie et la confidente d'Esdeline, elle côtoie d'autres personnes qui ont bien connu sa grand-mère : Johan Forestier, qui dirige la plantation désormais, et Arkan, presque son ombre. Mais, ils sont bien peu prolixes quand au sort d'Esdeline et d'Apolline, sa fille, qui n'ont jamais rejoint la plantation...

Emmeline voudrait maintenant en savoir plus sur ces deux femmes qu'elle aurait tant voulu connaître, sur ce qui leur est arrivé, mais aussi sur ses propres origines : qui est son père ? Doit-elle continuer à porter le nom de Sauvé, ou pourrait-elle opter pour le nom de Favier, celui de sa grand-mère. Elle ne désespère pas d'enfin réussir à convaincre ses amis de parler.

Quand elle ne se plonge pas dans la lecture du journal d'Esdeline, Emmeline arpente les bayous entourant la plantation, elle y chasse, y découvre la nature luxuriante, suivant Vicente, le fils de la Señora Ruiz, la concubine de Johan Forestier. Un jeune homme pour lequel elle ressent une certaine attirance, sans oser lui avouer.

Pourtant, avant même de pouvoir avancer dans sa quête, la jeune femme va être rattrapé par les événements : elle découvre par hasard les liens de Vicente avec d'étranges personnages, que le jeune homme rencontre en catimini dans les bayous. Se pourrait-il que celui dont elle est en train de tomber amoureuse envisage de rejoindre la jeune armée américaine ?

Puis, c'est l'histoire même de "Magnolias" qui va se rappeler à elle. Johan Forestier, affaibli par l'âge et la maladie, pourrait bien voir sa direction remise en cause. La plantation attise les ambitions et la manière dont il en est devenu le maître a laissé des traces. Il se pourrait qu'il y ait de la vengeance dans l'air... Et que Emmeline s'en retrouve menacée, elle aussi...

Pour une fois, je fais assez court dans le résumé, alors que "Debout dans le tonnerre" fait tout de même son poids (et ses 560 pages), mais il y a des raisons à cela. La première, c'est qu'il y a tout un jeu sur le passé, ce qu'apprend Emmeline sur sa famille, les pièces manquantes du puzzle et ce que les lecteurs de "L'Ombre de voyageuses" avaient vécu en lisant ce précédant roman.

Au fil du livre, on revient sur les événements qui ont vu Emmeline arriver en Louisiane sans sa mère et sa grand-mère. On revient surtout sur des périodes qui, dans "L'Ombre des voyageuses", n'avaient pas été développés, comme le voyage de la Rouge Bête vers l'Amérique, dont on savait qu'il avait pris plus de temps que prévu. Tout s'imbrique, et peut donc justifier une (re)lecture de ce livre.

Et puis, il y a toute l'histoire de "Magnolias", qui va être au coeur du roman et qu'il faut laisser découvrir aux lecteurs. La situation est quelque peu complexe, ce serait délicat de mettre en place brièvement cette partie-là dans le billet. Donc, à vous de partir à la rencontre de ceux qui peuplent la plantation et de découvrir les raisons des tensions qui remontent à la surface en cet été 1778.

On suit donc Emmeline qui entreprend de recopier le journal de sa grand-mère, écrit avec une mine de plomb qui s'efface petit à petit, sur du papier qui se dégrade rapidement. Mais, cette sauvegarde, si je puis utiliser ce terme, un peu anachronique, va se prolonger avec le journal d'Emmeline, dans lequel, cette fois, elle va raconter sa propre histoire, celle qui commence cet été 1778.

Avant d'aller plus loin, il faut évoquer le contexte historique du livre, car même s'il n'est qu'un arrière-plan, il conditionne beaucoup de choses : d'abord, ce que l'on appelle la Louisiane ici est bien plus important en superficie que l'Etat actuel portant ce nom. Ce sont toutes les possessions françaises en Amérique. On verra d'ailleurs quelques incursions au cours du livre en Haute-Louisiane, bien plus au nord.

Le deuxième élément très important, c'est que "Magnolias" ne se trouve plus, en 1778, en territoire français : en 1762, la Louisiane a été cédée à l'Espagne par le traité de Fontainebleau, puis, l'année suivante, par le traité de Paris, les Anglais ont récupéré l'est de ce vaste territoire, en même temps que le Canada.

C'est pour cela que, parmi les personnages importants, on croise les Ruz de la Torre, dont Vincent est le dernier enfant. Sa mère, Penelope, et ses filles, sont présentes à Magnolia et font partie des protagonistes importants du roman, et la langue espagnole est également très présente dans cette histoire (et pas uniquement pour les jurons...).

Enfin, dernier élément, sans doute le plus connu : depuis 1776, les Etats-Unis d'Amérique ont déclaré leur indépendance, depuis, la guerre fait rage avec les Anglais et La Fayette va bientôt arriver tel Zorro... Mais, nouvelles précisions : le 4 juillet 1776, ce sont seulement 13 des 50 Etats actuels qui ont pris leur indépendance ; l'Etat de Louisiane ne rejoindra l'Union qu'en 1812.

En revanche, cette guerre d'indépendance mobilise tout ceux qui veulent se défaire de la tutelle anglaise. Et, comme je l'ai dit plus haut, Emmeline se demande si Vicente ne projette pas de rejoindre l'armée en train de se former pour aller bouter l'Anglois hors d'Amérique. On est en pleine guerre d'Indépendance, qui va durer jusqu'en 1783.

Si, à "Magnolias", la vie est relativement calme, ces bruits de guerre et ces questions de territoire sont tout de même dans l'air et jouent, de manière plus ou moins importante, un rôle. Y compris jusqu'au dernier chapitre du roman (qui pourrait laisser présager d'une suite à cette histoire, et quelques rebondissements très intéressants, avec...).

Mais la plantation elle-même est un microcosme particulier. De par sa position, très isolée, avec tous ces marais alentours qui font sans doute du coin un endroit magnifique, mais pouvant devenir facilement hostile. Et qui nécessite une excellente connaissance pour s'y orienter sans se perdre. Ca, c'est pour la géographie.

La population, enfin, y est très hétéroclite : des Français, des Espagnols, des Noirs victimes de la traite en Afrique, des Indiens, et même un médecin dont le nom devrait vous rappeler quelqu'un (clin d'oeil de l'auteur à un personnage qu'il adore)... Forestier est un personnage qui a roulé sa bosse, qui a goûté à la piraterie, au brigandage, qui vit en bande depuis un moment.

Lorsqu'il a pris les rênes de "Magnolias", il y a assoupli les conditions de vie de ceux qui y travaillaient. Oh, bien sûr, chacun reste à sa place, mais les conditions semblent tout de même moins brutales et douloureuses que dans la plupart des plantations où les esclaves n'étaient pas traités comme des êtres humains.

Autour de Forestier et de la Señora, couple assez étrange, il faut bien le dire, une micro-société européenne, disons cela ainsi, qui paraît complètement déplacée dans ces lieux... On pourrait se croire dans les premiers romans vampiriques d'Anne Rice, sauf qu'on n'est pas à la Nouvelle-Orléans et que, dans les bayous, le faste semble avoir été rongé par l'humidité et la chaleur.

Au milieu de ce petit monde, Emmeline dénote et détone de plus en plus : plus souvent vêtue à l'indienne, des tenues confortables et idéales pour aller crapahuter dans la nature environnante, elle peine à rentrer dans le moule que la Señora, maîtresse de maison, voudrait certainement lui imposer. Mais quelle autorité pourrait-elle avoir sur cette jeune fille pour qui elle n'est rien ?

Il y a un côté Cendrillon, dans tout cela, sauf que Emmeline ne se laisse pas faire par sa marâtre et ses filles et que son caractère indépendant, de plus en plus affirmé, en fait tout sauf une souillon devant obéir aux quatre volontés des autres. "Debout dans le tonnerre", c'est aussi l'histoire d'une émancipation, à tous points de vue, qui est bien plus qu'une rébellion adolescente.

Emmeline est le personnage central du livre, son moteur, aussi, justement parce qu'elle vit comme elle l'entend et veut que cela continue ainsi. Mais, cela en fait aussi un personnage cantonné à une certaine solitude. Forestier vivant de plus en plus reclus, Arkam passant comme une ombre, les Ruiz la regardant de haut et Vicente ayant la tête ailleurs, il ne reste guère que Hia.

Une situation qui est à double tranchant : elle est débrouillarde, déterminé, elle a appris à vivre dans cet univers si particulier, à s'y déplacer, s'y retrouver. Peut-être même à y survivre, si besoin. Mais, dans le même temps, sa proximité avec Forestier et ses amis peut en faire une cible en cas de coup de force et, si ça se met à barder, là encore, elle pourrait se retrouver bien seule...

Comme dans les deux précédents romans évoqués en introduction de ce billet, c'est donc une héroïne forte et attachante que l'on suit au fil de ces pages et de cette histoire mouvementée. Aux amateurs de séries comme "Angélique" ou "Caroline Chérie", on retrouve ce même type de personnage qui veut vivre, vivre libre avant toute autre chose, mais qui se trouve contraint par l'Histoire, la société, etc.

On a aussi une adolescente qui, depuis deux ans, depuis qu'elle a récupéré le journal de sa grand-mère, se construit avec ce modèle en tête. La petite fille qui a grandi sur le territoire, certes vaste, mais isolé, de la plantation, voudrait bien se montrer digne de la lignée dont elle est la dernière représentante, a priori, et l'aventure ne lui fait pas peur.

Ce roman, ce n'est pas seulement la fin de l'enfance pour Emmeline, mais son baptême du feu. Toute l'histoire de cette jeune fille est jalonnée par des premières fois, des plus agréables aux plus violentes et il va falloir prendre des risques pour simplement essayer de survivre, avant, peut-être, de pouvoir rebondir et ne plus simplement être sur la défensive.

Certains avaient comparé, à la sortie de "L'Ombre des voyageuses", Esdeline à Edmond Dantès, et il y avait un peu de ça. La filiation avec "Le Comte de Monte-Cristo" pourrait resservir ici, mais, plutôt que d'appliquer le schéma classique de la relecture d'un classique, Pierre Pelot renverse la plupart de ses codes, bouscules ses personnages et leurs rôles, noircit certains et en éclairent d'autres.

Je n'ai évidemment pas évoqué tous les personnages qui interviennent dans cette histoire dont les racines plongent dans le passé de cette plantation aux allures de poudrière. Emmeline, elle, ignore tout, ou à peu près, et c'est à ce violent réveil du passé qu'elle va devoir faire face. A-t-elle vraiment son destin en main ? On peut s'interroger là-dessus, et on n'est pas au bout de ses surprises.

Pourtant, contrairement à "L'Ombre des voyageuses", qui était un pur roman d'aventures, "Debout dans le tonnerre" est dans un registre différent. On a le sentiment, pour qui a eu l'occasion de lire d'autres romans de l'auteur, que Pelot transpose dans un contexte historique le registre qu'il utilise habituellement pour ses romans noirs. Et le mélange fonctionne très bien.

"Magnolias", point d'ancrage de tout le roman, malgré sa superficie, est un parfait décor pour une espèce de huis clos, où les histoires passées empoisonnent l'atmosphère. On retrouve également l'été et la chaleur étouffante, qui doit s'ajouter à l'humidité ambiante Tout à fait ce qui peut susciter l'ébullition et l'explosion de la violence.

L'ambiance... Je crois déjà l'avoir écrit dans de précédents billets, mais j'ai toujours trouvé que c'était une des grandes forces de Pierre Pelot. On y est, vraiment, on n'y est pas bien, parce qu'elle n'a rien de confortable, mais on n'est pas un simple spectateur. Les décors, les lumières, les climats, les ombres, tout cela travaille à cette impression, avec quelque chose de très visuel, cinématographique.

Ici, cette ambiance, on est immédiatement plongé dedans : le roman s'ouvre sur un premier chapitre (qui aurait, pour une meilleure compréhension, peut-être pu être intitulé prologue) qui plante le décor, l'ambiance, la noirceur à laquelle on va se retrouver confronté. Mais, on est aussi dans l'incertitude : qui sont ces personnages ? Que font-elles ?

On a forcément plein d'idées et d'hypothèses en tête, faute de mieux, mais on a rudement envie de comprendre. Ensuite, tout s'enchaîne, et l'explication de ce magistral premier chapitre arrivera en temps et en heure. A un moment où l'on saura sans aucune équivoque si ce "Magnolias", grondé entre ses dents, est un salut ou une invective.

On retrouve aussi dans "Debout dans le tonnerre", ce travail sur la langue, déjà précédent dans "C'est ainsi que les hommes vivent" et "L'Ombre des voyageuses". Elle est inventive, créative, mélodieuse et en même temps pleine de hargne. C'est aussi à travers elle que se diffusent la violence, l'insécurité, la brutalité, la cruauté, la colère, le découragement, la vengeance...

"Debout dans le tonnerre" est une fresque riche, sombre et violente dans un décor aussi majestueux qu'étouffant. La naissance d'une héroïne, mais pas uniquement, vous le découvrirez. Emmeline va révéler bien des secrets, pas forcément ceux qu'elle espérait, mais surtout, avec des conséquences bien différentes.

Les deux derniers chapitres viennent clore cette histoire, mais contribuent aussi, c'est mon impression, à n'en faire qu'un épisode. Je l'ai dit plus haut, la fin est ouverte et offre la possibilité d'une suite. Que choisira Pelot ? Je l'ignore. Mais il a le choix : clore l'aventure ici, la reprendre où se termine "Debout dans le tonnerre" ou laisser passer une voir deux générations...

J'ai hâte de savoir pour laquelle il optera.

samedi 14 octobre 2017

Tout feu, tout flamme !

Il m'arrive souvent d'associer des livres, de mettre en place des séries de lectures qui, de mon point de vue, pourront être liées entre elles au moment d'écrire les billets. Récemment, j'ai enchaîné des romans italiens, ou d'autres ayant pour thème la IIe Guerre mondiale. Cette fois, je n'avais rien prévu de particulier, et le hasard a fait que, de manière surprenante, j'ai trouvé des passerelles entre ces différents livres. Pourtant, entre "Vera", de Karl Geary, et notre roman du soir, "le Mal des ardents", de Frédéric Aribit (en grand format aux éditions Belfond), pas grand-chose à voir, a priori. Et puis, chemin faisant, sous la tonalité effectivement très différente, des traits communs apparaissent. Pas dans le détail, non, mais je dois dire que cela m'a troublé... Mais, ce ne sera pas l'essentiel de ce billet, non, car nous allons parler d'un livre vif, enlevé, assez amusant dans sa première partie, qui remet à jour un élément sorti d'un passé qu'on croit révolu, propice aux théories du complot et stimulant les imaginations les plus fertiles... Avec la présence de plusieurs symboliques fortes, dont celle du feu, qui explique le titre de ce billet...



Le narrateur est prof de lettres, mais il a la lubie des statistiques. A croire que sa vocation est contrariée et qu'il ne peut concevoir le monde qui l'entoure qu'à travers les chiffres. Dans le métro qui le ramène chez lui, casque sur les oreilles pour écouter de la musique, il ne peut s'empêcher de se demander à quelle(s) catégorie(s) statistique(s) appartiennent ses camarades de voyage.

Et puis, soudain, monte une jeune femme qui, avec un naturel confondant, soulève le casque du professeur pour entendre ce qu'il écoute, l'embrasse sur les lèvres, replace une mèche de cheveux, lui jette un regard à damner un saint et s'en va, comme elle est venu, pour descendre à la suivante. L'homme, lui, a cru voir la Méduse : il est pétrifié (mais il va survivre, comme dans la chanson).

Interloqué, on le serait à moins, notre narrateur réussit à retrouver ses esprits pour descendre à son tour à la bonne station et arriver à l'heure à son rendez-vous avec Sonia. Quelques heures plus tard, profitant d'une soirée clémente, il rentre à pied chez lui. Quand, soudain, un attroupement autour du pont de la Grange-aux-Belles.

Là, sur la rambarde, debout et dangereusement agitée, une jeune femme est au coeur de l'attention. Non, pas une jeune femme, la jeune femme, celle du métro. Devant un public hilare qui attend la chute, le prof intervient et récupère in extremis la trublionne. Elle lui tombe cette fois dans les bras, et pour sa peine, il a droit à un nouveau baiser, plus long et langoureux que le premier.

Qui est cette femme ? Il n'en sait rien, mais peu importe, il est sous le charme, envoûté... Ainsi commence une étrange relation entre ce garçon, sérieux, trop sérieux, un peu terne, même, et cette jeune femme, exubérante, excentrique, sans aucun tabou, d'une fraîcheur et d'une sensualité hors du commun. Bref, une femme complètement libre, abolissant toute règle, toute norme, tout tabou.

Pendant quelques jours, quelques semaines, elle va emmener le narrateur dans un tourbillon de surprises, de folies, d'extravagances, de provocations, et lui, même s'il se sent parfois mal à l'aise, dérouté, à la remorque, il en redemande. Subjugué, le prof de lettres un peu falot, amoureux comme un ado qui n'attend que les prochaines frasques de son amie...

Entre-temps, il en apprend un peu sur elle. Elle s'appelle Lou, elle est violoncelliste dans un orchestre philharmonique, mais se passionne pour les arts en général, y compris la peinture, qu'il lui arrive aussi d'utiliser pour des jeux érotiques certes assez salissants mais pour le moins originaux. Nevermind the Pollocks, si j'ose dire (j'en suis assez fier, de celui-là) !

Le narrateur vit une espèce de rêve éveillé, une histoire d'amour idéale, sans aucune contrainte, surprenante à souhait et satisfaisante à tous les points de vue. Une histoire qui le fait sortir de sa coquille, le révèle à lui-même. Jusqu'à ce que Lou s'écroule... Un malaise qui prend son compagnon de court, comme si l'énergie qu'elle déployait était inépuisable...

Il avait bien remarqué que Lou avait quelques tocs, quelques attitudes bizarres, des absences, aussi, mais son comportement général était tellement différent de celui du commun des mortels qu'il n'y a pas prêté plus attention que cela. Jusqu'à ce qu'elle se retrouve à l'hôpital, sans qu'on connaisse la nature de sa maladie...

"Le mal des ardents", ça commence comme un mélange du "Fabuleux destin d'Amélie Poulain" et d' "Un Poisson nommé Wanda". Oui, je sais, je suis doué pour dénicher les plus improbables références et plus encore pour les marier entre elles... Mais, croyez-moi, il y a des raisons objectives à ces idées saugrenues, si, si, et je le prouve !

Pour Amélie Poulain, il y a Paris, le canal Saint-Martin (mais sans les ricochets), la folie douce d'une jeune femme qui n'entre dans aucun moule. Bon, il faut tout de même reconnaître que Lou ne boxe pas dans la même catégorie qu'Amélie et que, question excentricité, elle met l'héroïne de Jeunet KO dès le premier round...

Pour Wanda, là, ça tient à une scène du roman de Frédéric Aribit qui en rappelle une autre, l'une des plus célèbres du film. On n'y cause ni russe ni italien, mais meubles Ikea, à part ça, on retrouve la même situation désopilante et décalée, avec une Lou qui déploie des trésors de persuasion pour les sortir de ce bien mauvais pas.

Au-delà des anecdotiques jeux de références, qui sont tout à fait personnelles, et donc, tout à fait critiquables, il y a un élément incontournable : la première partie du "Mal des ardents" est un bonheur de joie, de fantaisie, de sympathique dinguerie... On se croirait revenu au temps des étudiants potaches capables de toutes les blagues, même les pires, par simple plaisir de provoquer.

Lou, elle, ne provoque pas. Elle est. Elle est libre, un point c'est tout ! Ce qui l'entoure, elle semble s'en moquer comme de sa première chemise. On se demande même si elle perçoit véritablement ce qui l'entoure. On pourrait plutôt croire qu'elle vit dans un monde imaginaire, qui n'appartient qu'à elle seule, comme lorsque, soudain, elle se met à diriger un orchestre qu'elle seule entend...

Je n'imaginais pas me retrouver embarqué dans ce genre de délire, et, comme le narrateur, je suis resté pantois, mais aussi sous le charme de cet ouragan que rien ne paraît pouvoir arrêter, et surtout pas les conventions sociales les plus élémentaires. Ca donne la pêche, la banane, toute la corbeille de fruits, tant qu'on y est, et on se demande bien où tout cela va nous mener.

Et puis, soudain, plus de son, plus d'image... Lou s'écroule et le roman change d'âme du tout au tout. Finie, la douce folie revigorante, place au drame. A l'inquiétude, aux questions... Mais qu'arrive-t-il à cette jeune femme qui semblait incarner la vie, la liberté ? C'était trop beau pour être vrai, le retour sur terre n'en est que plus dur...

A ce point du billet, je dois faire un choix : comment parler de ce mal des ardents, qui donne son titre au livre, ou contourner l'obstacle pour vous laisser découvrir de quoi il s'agit par vous-même. Le révéler serait une facilité, cela ouvrirait un tas de portes, il y aurait énormément de choses à dire, mais rien qui ne se trouve pas dans le livre. Alors, prenons l'autre option...

Les plus érudits d'entre vous, chers lecteurs, sauront d'ailleurs peut-être déjà de quoi il s'agit, mais je ne suis pas certain que cette expression parle à tous. Alors, évoquons plutôt le travail de Frédéric Aribit autour de ce mal terrible dont souffre Lou... En particulier son travail autour de différentes symboliques, comme celle du feu, par exemple.

Lorsque l'on rencontre Lou, on est frappé par son énergie, sa brillance, sa lumière ! Le français possède l'expression idéale pour la décrire : être tout feu, tout flamme. Ajoutez à cela le côté hypnotique et la chaleur que dégage le feu, et vous comprendrez que le narrateur se soit retrouvé aussi rapidement subjugué par la jeune flamme.

On se dit que, tel Icare, c'est lui qui va finir par se brûler les ailes, par se mettre en torche et par s'écraser au sol lorsqu'elle se lassera de lui. Mais, au contraire, c'est elle qui tombe en panne de combustible, aussi soudainement qu'une bougie qu'on souffle. Et on s'intéresse alors à ses différents symptômes, tout à fait insolites.

Il va falloir un moment pour comprendre de quoi souffre Lou, tout simplement parce que le mal des ardents n'est plus censé exister en 2017. Oh, il réapparaît bien de temps en temps, très ponctuellement, mais un cas comme celui de Lou est devenu plus qu'exceptionnel. Saura-t-on, et le narrateur le premier, raviver la flamme avant qu'elle ne s'éteigne ?

L'autre symbolique très forte, ce sont les couleurs. D'abord à travers le sonnet dans lequel Rimbaud les associe aux voyelles, les cruciverbistes émérites connaissent cela par coeur. Cette première partie du "Mal des ardents" est une explosion de couleurs et Lou est celle qui mène la sarabande, quand le narrateur apparaît plus terne encore à côté d'elle.

Les couleurs, elles vont s'estomper dans la deuxième partie, remplacées par le triste blanc hospitalier (souvent verdâtre, d'ailleurs). Mais, elles ne disparaissent pas complètement. Elles vont réapparaître sous forme de tableaux, puisque, dans la dernière partie, il sera beaucoup question de toiles de maîtres, autour d'une unique thématique, devenue une obsession pour le narrateur.

Et on le comprend ! Le voilà désemparé, aussi vite qu'il a été envoûté. Le charme est tombé, mais son attachement à Lou reste entier. Il est amoureux et il voudrait retrouver celle qui a su, avec sa douce folie, ravir son coeur. Alors, il essaye de comprendre et va se passionner pour ce mal des ardents, dont il découvre, comme beaucoup, si ce n'est l'existence, au moins la signification.

Au long du roman, Frédéric Aribit évoque ce mal, à travers certains événements extraordinaires ayant marqué l'histoire. Je vais toutefois préciser qu'il y a une petite licence romanesque, dans tout cela : le mal des ardents est une hypothèse parmi d'autres pour expliquer ces hécatombes, dont certaines font partie des plus importantes que l'humanité ait connues.

D'abord, ça paraît tomber comme un cheveu sur la soupe. Puis, il y a un pic, comme une épidémie. A son tour, le narrateur est contaminé par un mal qui le ronge : la curiosité. Il lui faut comprendre pour ne pas perdre espoir, comprendre ce qui lui a volé sa Lou, ce qui a transformé la boule d'énergie pure dont il est tombé amoureux en un corps inerte et froid.

Alors, il s'y plonge corps et âme, remuant une gigantesque masse de documents, usant à l'envi de la sérendipité, creusant le sujet jusqu'à en devenir spécialiste et racontant ses découvertes à Lou. Il se fout du regard désapprobateur des parents de Lou (et de sa bigote de mère, en particulier, qui la fait soudain passer d'Amélie Poulain à Carrie...) comme elle se foutait du regard des autres.

Au gré de ses recherches, il met alors en évidence le fonctionnement fabuleux de l'imagination humaine et l'effet d'entraînement qu'on appelle l'imaginaire collectif. Le mal des ardents, de tous temps, et même jusqu'au siècle dernier, a engendré les récits (et les représentations) les plus délirants, les théories les plus folles et les suspicion de complots les plus extravagants.

Au point qu'on se demande si les plus atteints ne sont pas ceux qui ont survécu aux épidémies ! Ce mal des ardents, c'est l'exemple parfait de ces situations dans lesquelles l'ignorance, l'inconnaissance ou l'incapacité à expliquer des phénomènes entraîne le jaillissement des croyances les plus irrationnelles, les superstitions les plus solides et les rumeurs les plus tenaces...

Pourtant, paradoxalement, ce n'est pas du tout l'effet que ce mal a eu sur le narrateur. Non, sa rencontre avec Lou l'a dessillé. Une sorte de Pentecôte, si, vous savez, quand les apôtres ont reçu le Saint-Esprit sous la forme de flammes ! Le prof de lettres, plan-plan, sans relief, sans aspérité, a découvert avec elle ce sentiment qui n'a pas de prix : la liberté.

L'ardeur de Lou s'st révélé être une folie, elle-même conséquence d'une grave maladie... A l'image d'un roman comme "Korsakov", d'Eric Fottorino, dans lequel la maladie du personnage principal l'aide à réinventer sa vie de façon idéale, tout en le tuant à petit feu, le narrateur réalise l'absurdité de cette situation dans laquelle, derrière l'apparence d'une vie rêvée, c'est le néant qui se cachait...

Un dernier mot, qui va concerner la musique. Je suis rapidement passé dessus jusque-là, mais Lou est violoncelliste, elle gagne sa vie en donnant des concerts et en enseignants la musique dans un conservatoire. Avouez que, d'un seul coup, après avoir lu son portrait, il vous prend comme une envie de vous (re)mettre au solfège !

La musique est aussi présente que la peinture dans le roman de Frédéric Aribit. Peut-être même plus encore. Et un morceau en particulier : la symphonie n°6 de Tchaïkovsky... On l'entend dans le livre, c'est le morceau qui dirige soudainement Lou, une baguette de pain à la main, alors qu'il n'y a que le silence autour d'elle...

Ce morceau revient comme un leitmotiv, avant qu'on réalise que ce n'est pas un leimotiv, justement. Non, c'est la structure du livre qui est celle de cette symphonie : un premier mouvement qui s'ouvre sur un court adagio (dont lentement) avant de se poursuivre en allegro non troppo, la vie pépère du prof vient de croiser celle de Lou...

Puis, deuxième mouvement, allegro con grazia, la relation entre les deux prend de l'ampleur, s'envole, le narrateur est emporté par le tourbillon. Troisième mouvement, allegro molto vivace, c'est le climax ! Et enfin, quatrième et dernier mouvement, adagio lamentoso, même si le vocabulaire musical n'est pas votre tasse de thé, je pense que vous aurez compris que le soufflet est retombé...

Ah, j'allais oublier : cette symphonie numéro 6 est surnommée la Pathétique, ce qui évoque donc la souffrance. Frédéric Aribit raconte sa création et l'on comprend alors que le choix est tout sauf anodin... On retrouve encore une fois de fortes symboliques qui parsèment tout le roman. Car, sous ses airs légers, de prime abord, on a en main un livre remarquablement construit, sombre et passionnant.

Et, avant de vous laisser avec Tchaïkowsky (et Bernstein, tant qu'à faire), une conclusion pour boucler la boucle : si vous avez lu le billet sur "Vera", de Karl Geary, vous aurez remarqué la différence de ton, qui reflète celle des deux romans. Pourtant, dans les deux cas, on a bien une histoire d'amour improbable, une héroïne qui nous tourneboule et une inclination vers la tragédie... CQFD !

"Tu rêvais d'être le héros qui la sauverait, même avec tout ce que tu ignorais d'elle".

Le roman dont nous allons parler cet après-midi fait partie de ces premiers romans dont on a pas mal parlé en cette rentrée littéraire (avec un papier ces derniers jours dans le Monde des Livres, par exemple). C'est donc une découverte que je vous propose, qui va nous emmener en Irlande, et plus particulièrement à Dublin, cadre de cette histoire d'amour pas ordinaire. Ah, c'est certain, avec "Vera" (paru aux éditions Rivages, traduction de Céline Leroy), Karl Geary ne choisit pas la faciliter en abordant le thème battu et rebattu de l'histoire d'amour improbable et impossible entre deux êtres que tout sépare. Mais, il installe un climat particulier, sans véritable repère temporel, par exemple, et insuffle un certain mystère autour d'un des personnages, celle qui cristallise l'attention et les sentiments du personnage principal, Sonny : la belle Vera...



Sonny vit à Dublin au sein d'une famille nombreuse. Nombreuse, et pauvre, très pauvre. Chez eux, on vit les uns sur les autres, dans des conditions de confort plus qu'incertaines. Un père qui travaille sur des chantiers, plus ou moins au noir, la mère à la maison et la fratrie... dont on ne sait pas très bien ce qu'elle fait.

Dans cette famille, Sonny semble incarner un certain espoir. Dans tous les domaines : il est celui qu'on a envoyé au collège, parce que l'on pense qu'il a les capacités pour faire des études. Il est aussi celui qui travaille comme apprenti dans une boucherie de la ville, où on ne lui fait pas vraiment confiance. Enfin, il est celui qui accompagne son père et lui file un coup de main sur certains chantiers.

Mais cette vie où il n'a rien choisi l'étouffe un peu. Sonny essaye sans cesse de s'extraire de cet étau familial, de fuir une ambiance trop pesante. Soit en se réfugiant dans la remise, soit carrément en faisant le mur et en allant fumer et boire en cachette dans un endroit appelé l'Antre des Chats. Là, il retrouve souvent Sharon, une ado aussi paumée que lui avec qui il refait le monde, si on peut dire.

Tous les deux viennent de familles misérables au sein desquelles l'ambiance n'est pas terrible. Sharon doit même avoir plus à se plaindre que Sonny, qui prend bien une raclée de temps en temps, mais bien moins que son amie. Sa seule amie. Ou ce qui s'en approche le plus... Entre eux, un lien ténu, c'est vrai, mais la complicité de ceux qui savent ce qu'endure l'autre.

Sonny n'est pas un encore voyou, mais c'est tout de même un gamin turbulent qui s'affranchit volontiers des règles. Même si ça doit lui retomber dessus. Et ils sait que ça lui retombera forcément dessus. Il s'en fout, en fait, il ne se pose pas la question de l'avenir, il est un gamin pauvre de Dublin, et le reste ne compte guère.

Il y a un certain fatalisme dans l'histoire de Sonny, qu'on sent condamné, à un moment ou un autre, à un destin partagé entre prisons et coups minables... On sent pourtant que ce garçon vaut mieux que ça, qu'il vaudrait mieux que ça s'il parvenait à s'en convaincre. Bien sûr, s'extraire de ce milieu social très défavorisé s'annonce compliqué, mais il pourrait y parvenir avec de la volonté.

Sa vie, pourtant, va basculer d'une toute autre manière, complètement inattendue. Lui-même ne l'aurait sans doute jamais imaginé avant que ça se produise. Son père lui a demandé de l'accompagner sur un chantier dans les quartiers chics de la ville, à Montpelier Parade. Il s'agit de faire quelques travaux pour redonner un coup de jeune à une maison un peu défraîchie.

Là, vit une femme. Une femme dont la simple vue fait s'accélérer les battements du coeur de Sonny. Une impression bizarre, inédite... Et pourtant, Sonny sait immédiatement qu'il n'y a rien à attendre : elle est plus âgée que lui, l'âge d'être sa mère, elle vit dans les beaux quartiers, dans cette belle maison, elle le considère à peine...

Mais le coeur a ses raisons... Vous connaissez le refrain. L'adolescent rebelle est tombé sous le charme de cette femme issue d'un milieu qui ne sera jamais le sien. Elle l'attire, elle lui plaît. Et, plus encore, peut-être, elle l'intrigue : oui, avant tout le reste, il a envie de savoir qui elle est et pourquoi elle semble si... malheureuse.

Sonny, c'est un personnage qu'on croyait sorti d'un roman de Dickens pour aller se balader chez Joyce, ou presque. Dublin (et ses alentours, mais le ville principalement) est un décor, certes, mais sans doute aussi un peu plus que cela. On y déambule dans le sillage de l'adolescent, des bords de mer aux quartiers chics, en passant par les coins où il a ses habitudes et même la National Gallery.

Il serait parisien, on parlerait d'un titi, d'un poulbot, lui, c'est un gamin de Dublin peu habitué à aller traîner à Montpelier Parade, une rue du quartier de Monkstown, au sud de la ville. Si j'évoque ce nom, c'est parce que "Montpelier Parade" est le titre original du roman. Peu parlant pour le lectorat français, on lui aura préféré le prénom d'un des personnages centraux, Vera.

Vera... Elle a quelque chose d'une apparition, sur le perron de sa maison. Elle a quelque chose de spectral, mais sans dégager la moindre menace, au contraire. Il n'est pas étonnant, d'ailleurs, que Sonny réagisse de cette façon. Sans qu'il en ait conscience, elle est probablement tout ce qui manque à sa vie. Tout ce dont il a besoin.

Alors, si je ne vous dis qu'un minimum de choses sur Vera, c'est parce que je n'en sais pas beaucoup plus. Mystérieuse, c'est un adjectif qui lui va bien, car une grande partie de ce roman repose sur ce qu'on ignore d'elle. Et cette phrase, placée en titre de ce billet résume parfaitement la situation de Sonny : lui non plus ne sait rien d'elle.

Mais, il est curieux, le gamin, curieux, et sérieusement sous le charme. Je ne vais pas vous le cacher, de toute façon, le bandeau qui ceint le livre le dit haut et fort, ce livre raconte une histoire d'amour. Et pas besoin de jouer les cachottiers en ne vous disant pas qui sont les deux amoureux... Une histoire qui met tout de même un certain temps à s'installer.

Parce que ce n'est sans doute pas ce que recherche vraiment Sonny. Ou alors, de manière totalement inconsciente. Ce qu'il ressent, il peine à mettre des mots dessus, ça paraît tellement irréel. Irréaliste. Et, en face, Vera apparaît initialement complètement hors du monde. A-t-elle remarqué Sonny ? Sans doute, mais comme un gamin de 16 ans.

Elle ne vit pas seulement dans une autre sphère sociale que Sonny, on croirait qu'elle vit carrément dans un autre monde, un monde qui lui est propre et où il est bien difficile d'être invité. Pour Sonny, déjà bien embarrassé avec les sentiments nouveaux qu'il expérimente, le comportement de Vera est plus que déroutant. Mais, c'est aussi cela qui le motive, qui le fascine...

Karl Geary joue à plein cette carte du mystère. On n'est pas dans un roman noir, même si le voir publié par Rivages pourrait le laisser croire. Non, il paraît dans la collection de littérature générale de cette maison et c'est juste. Ce n'est pas une enquête que mène Sonny, mais il essaye simplement de gagner la confiance de Vera pour qu'elle se livre à lui...

Et plus il essaye de l'aider, plus il tombe amoureux d'elle. Plus il la désire, aussi. "Vera", je dirais que c'est un roman qu'on rangerait plutôt entre "Le diable au corps" et "Le Liseur", mais pas vraiment du côté du "Rouge et le noir", les contextes sont trop différents et le sujet de l'apprentissage et des premiers émois amoureux et sexuels ne suffit pas.

Il n'y a certainement pas la même tension sexuelle que dans le roman de Radiguet ou dans celui de Schlink, mais parce que ce n'est tout simplement pas le sujet que veut traiter Geary. La relation physique fait partie de cette histoire, là encore, ne le cachons pas, mais sans en être le moteur, mais l'histoire de Sonny est cousine de celle de François ou de Michaël.

De Radiguet, on a l'immaturité du personnage masculin, sans doute plus en quête d'une mère que d'une amante et qui va acquérir brutalement de la maturité à travers cette aventure. Il y a aussi, c'est indéniable, la même noirceur, le même désenchantement, le même sentiment que cette histoire ne peut qu'être tragique...

De Schlink, il y a la différence d'âge entre les deux personnages et les questionnements entourant le personnage féminin. Je ne sais pas si on peut parler de secret, en ce qui concerne Vera. Ce qu'on ignore à son sujet n'a rien à voir avec ce que l'on découvrir d'Hanna. Geary traite d'ailleurs Vera avec finesse et tact, usant du quiproquo pour ne révéler sa situation qu'en toute fin de livre.

Au mystère qui entoure Vera, Karl Geary ajoute quelques éléments supplémentaires qui empêchent le lecteur de trop prendre ses repères : ainsi, on ne sait pas du tout quand se déroule l'histoire. Bon, c'est une époque contemporaine, n'exagérons rien, mais il semble que ce soit tout de même avant l'ère 2., avant aussi que l'Irlande ne connaisse un fameux boom économique.

C'est un sentiment, pas une certitude, quelques indices glanés par-ci, par-là, rien de plus. Mais il y a quelque chose d'un peu suranné dans le Dublin que nous offre à voir Karl Geary. Je pencherais pour les années 1970 ou 1980, mais je peux me tromper. Quelle importance, me direz-vous ? Eh bien, je trouve que cela donne un certain cachet au récit.

Et parce que je ne crois pas que cette histoire pourrait se dérouler tout à fait de la même manière si elle prenait place dans notre société de 2017. On ne voit pas dans ce livre une société hyper-connectée comme celle dans laquelle nous évoluons et qui fait varier les centres d'intérêt, mais aussi les liens sociaux.

"Vera" est un roman plein d'émotion et de tendresse. La relation entre Vera et Sonny est presque implicite. La communication entre les deux personnages n'est pas l'essentiel de ce qui les unit. Ils se parlent peu et n'abordent de toute façon pas les sujets cruciaux. Ils partagent plutôt des gestes, des attitudes, des signes. Une complicité.

Ce qui renforce le côté tendre de tout cela, c'est la candeur et la maladresse de Sonny, que contrebalance son indéniable bonne volonté pour aider Vera, quoi qu'elle ait. Il se métamorphose à son contact, elle devient sa raison d'être, lui qui n'en avait pas. Il va se battre pour elle, avec les moyens du bord.

En retour, elle l'enrichit, l'éveille au monde, à la culture... Quand Sonny apprend qu'elle a travaillé dans un musée, il y va, pour essayer de percer son mystère en en apprenant un peu plus sur elle. Cela donne une scène totalement décalée, presque comique dans un ensemble qui ne l'est pas du tout. Mais, c'est surtout extrêmement touchant de le voir ainsi se démener pour comprendre Vera.

Ce n'est pas un long roman qu'on a en main, moins de 300 pages, et plus on approche du dénouement, plus cette histoire devient poignante. Malgré ses efforts, Sonny n'y arrive pas, mais il ne se décourage pas, il ne renonce pas. Jusqu'où ira-t-il par amour pour Vera ? Là est la question, et la réponse devrait vous serrer la gorge, vous mettre les larmes aux yeux.

Un dernier mot, Karl Geary choisit une narration à la deuxième personne du singulier. Un "Tu" qui s'adresse directement à Sonny. J'ai vu, ces dernières semaines, que certains lecteurs étaient déroutés et avaient du mal avec ce genre de narration... Bon. Je ne comprends pas trop pourquoi, mais passons, à chacun sa manière de lire et de recevoir les textes.

Mais, si vous appartenez à cette catégorie de lecteurs qui ne peuvent envisager d'autre narration qu'en "Il" ou en "Je", je n'ai qu'un conseil à donner : accrochez-vous ! Allez au bout de Vera, ne vous faites pas de noeud au cerveau en vous demandant qui parle, pourquoi le tu... Non, oubliez ça, faites-en abstraction, laissez votre coeur prendre le relais. Le jeu en vaut vraiment la chandelle.

vendredi 13 octobre 2017

"J'ai toujours dépendu de la gentillesse des inconnus" (Tennessee Williams).

Cette citation est tirée de la pièce "Un tramway nommé désir", elle est prononcé par le personnage de Blanche Dubois, incarnée par Vivien Leigh dans la version cinéma d'Elia Kazan. C'est la narratrice de notre roman du soir qui la prononce, et malheureusement, dans son cas, c'est plus qu'une remarque à prendre au pied de la lettre. Voici un court roman, signée par une écrivaine déjà auréolée d'un prix Pulitzer pour un de ses précédents livres. Un court roman à la fois très dur, douloureux, mais portée par des valeurs très positives, et en particulier la volonté de ne jamais rabaisser ou mépriser personne. "Je m'appelle Lucy Barton", d'Elizabeth Strout (aux éditions Fayard), c'est la confrontation d'une fille et de sa mère, avec entre elles de lourds secrets. Et, autour de cette rencontre, aussi chaleureuse que possible, étant donné les circonstances, se tisse l'histoire d'une femme qui a dû se construire dans l'adversité, la douleur, qui s'en est sortie, mais pas sans séquelle...


Au milieu des années 1980, Lucy Barton, narratrice de ce roman, a dû subir une intervention chirurgicale. On ignore de quoi elle souffrait exactement, mais on apprend que cela touche la région abdominale et qu'il y a eu quelques complications après l'opération. D'où une période difficile, une santé fragilisée et l'obligation de rester hospitalisée plus de deux mois.

Au cours de cette période, alors qu'elle n'est vraiment pas au meilleur de sa forme, qu'elle enchaîne les examens et que le médecin qui s'occupe d'elle redoute de devoir l'opérer une nouvelle fois, Lucy reçoit une visite pour le moins inattendue : celle de sa mère. Inattendue, parce qu'on comprend que cela fait des années que les deux femmes ne se sont pas vues, ni même parlé.

Pendant cinq jours et autant de nuit, la mère ne quitte pas le chevet de sa fille, veillant sur elle, dormant peu. Et, petit à petit, comme un moteur longtemps éteint qu'on essaye de relancer, la conversation s'instaure entre elles, cahotante, hésitante, pour parler de la pluie, du beau temps et du passé... Des échanges à fleurets mouchetés, se dit-on presque...

Alors, entre leurs discussions et les souvenirs qu'elles réveillent chez Lucy, celle-ci commence à raconter sa vie, depuis son enfance dans un coin perdu de l'Illinois, une petite ville noyée au milieu des champs de maïs, jusqu'à l'époque actuelle, où elle est devenue écrivaine et a choisi de bouleverser son existence de fond en comble.

De son passé, on découvre une famille extrêmement pauvre dans l'Amérique pourtant florissante de l'après-guerre. Une maison minuscule, branlante, sans aucun confort matériel. Une hygiène qui laisse à désirer et vaut à Lucy, son frère et sa soeur les moqueries et pires encore de la part des autres enfants et de certains adultes.

Une vie misérable qui, en soit, n'est déjà pas synonyme de départ idéal dans l'existence, mais qui s'accompagne d'autre chose. Précisément, ce ne sera jamais dit. Mais, on peut imaginer des violences de la part d'un père, ancien soldat lors de la IIe Guerre mondiale, revenu traumatisé du front. Et, peut-être pire encore que cela, ce que l'on comprend, c'est qu'il a fallu grandir dans l'indifférence de la mère.

C'est le point névralgique de cette histoire, cette relation, ou plutôt, cette absence de relation entre la mère et la fille. "Les mères sont censées protéger leurs enfants" : cette phrase est prononcée avec un détachement glaçant par la mère de Lucy, lors d'une de leurs conversations, dans cette chambre d'hôpital avec vue sur le Chrysler Building.

Elle le dit comme un constat, le constat de son incapacité à le faire. Et c'est dit sans regret, ni remords, un fait, clinique, simple... A-t-elle un jour aimé ses enfants ? La réponse n'est jamais clairement formulée, et l'on n'a pas franchement envie qu'elle le soit, tant on redoute sa nature... Ici, il ne s'agit pas d'absence d'instinct maternel, mais véritablement d'absence de sentiments...

On découvre, au fil des souvenirs, que Lucy est (et je vais mettre des guillemets) "la moins traumatisée" des trois enfants de la famille Barton. Sa soeur est animée par une inextinguible colère, tandis que son frère semble s'être muré dans une vie à part, une enfance éternelle, comme vidée de sa substance...

Si je mets des guillemets, c'est parce que tout le récit de Lucy va nous montrer qu'elle a gardé de cette enfance sans amour des séquelles profondes, dont elle voit les conséquences depuis toujours. Des séquelles qui marquent sa vie privée, sa relation aux autres, son travail et son écriture. Et, surtout, son rôle de mère, puisqu'elle aussi, à son tour, a donné naissance à des enfants.

Lucy, c'est une femme courageuse, mais rongée par un profond complexe d'infériorité (vous devez vous en douter, avec ce qui a déjà été dit) et surtout, une peur qui la ronge. Elle a grandi sans repère, elle a eu le courage de quitter très vite ce milieu familial délétère, elle a fait des choix, pas toujours heureux, elle a coupé les ponts pour se construire, sans véritable repère.

Avec un choix fondamental : fuir la petite ville où elle a grandi, mais pas pour aller n'importe où. A l'université, d'abord, pour laquelle elle obtiendra une bourse, découvrant l'indépendance, puis, à New York, ville immense, mégapole dans laquelle on peut se perdre, se fondre. Se rendre invisible. Mais, ça n'est pas la seule chose qui fait du choix de New York un élément important de ce roman.

"Je m'intéresse à la façon dont on peut se sentir supérieur à quelqu'un d'autre ou à un autre groupe de gens. Ca arrive partout, tout le temps. Quel que soit le nom qu'on donne à ce besoin de trouver quelqu'un à rabaisser, je le considère comme ce qu'il y a de plus vil en nous", écrit ainsi Lucy Barton dans son témoignage.

Elle a été sujette de ces moqueries, de situations humiliantes, pas toujours volontaires, ce qui est encore plus blessant, parfois, et elle s'est construite en fonction de cela. Tout n'a pas été aussi évident que j'ai l'air de le dire, il lui a fallu apprendre, simplement apprendre à connaître l'autre, à nouer des relations sociales sans qu'on lui en ait inculqué le mode d'emploi...

Mais, instinctivement, elle a toujours cherché à respecter les autres, quels qu'ils soient. Elle se montre choquée par la hauteur et l'arrogance de certaines personnes, qui n'ont pas conscience des blessures que leurs mots, leurs gestes infligent aux autres. Et, de la même manière, elle reconnaît celles et ceux qui ont souffert des mêmes maux qu'elle.

Et pourtant, malgré les années qui ont passé, jamais elle n'a pu se défaire de cette peur, que l'on ressent d'un bout à l'autre du livre. La peur de celle qui joue les funambules, marchant sur un fil, en sachant qu'il n'y aura pas de filet pour amortir sa chute. La peur de mal faire, de blesser, de ne pas être à la hauteur, de souffrir...

Une peur qui rejaillit lorsque Lucy devient à son tour épouse et mère de famille. Elle l'est déjà au moment de l'hospitalisation, mais c'est avec le recul qu'elle se posera des questions. Il y a quelque chose de troublant, dans cet aspect du livre : sans reproduire un modèle familial, on ressent toutes les imperfections, toute la frustration des filles de Lucy, aussi.

Et on s'interroge sur ses choix. J'ai eu le sentiment, une fois libérée du poids de ses parents, à leur décès, que Lucy espérait enfin voler de ses propres ailes et ne plus agir et réagir en fonction d'eux. Simplement pour les fuir, pour se dire qu'elle peut faire mieux qu'eux... Mais, cette nouvelle étape m'a laissé une impression douloureuse, comme un nouveau repli sur elle-même.

"Je m'appelle Lucy Barton" est un roman à la construction particulière, non pas une structure linéaire, mais des allers et retour entre le passé, le présent, avec ces cinq jours comme pivot. Lucy semble jeter des souvenirs sur le papier comme ils viennent. Un peu comme des memento mori, peut-être même pour se persuader elle-même que tout cela est arrivé.

Le livre d'Elizabeth Strout n'est pas loin de jouer aussi sur la mise en abyme : Lucy Barton, après cette hospitalisation et cette intimité aussi inédite qu'éphémère avec sa mère, se mettra à l'écriture. On saura qu'elle s'est inspirée de ce qu'elle a connu pour ce premier texte, "l'histoire d'une mère qui aime sa fille. D'un amour imparfait. Parce que nous aimons tous d'un amour imparfait".

Ce n'est pas Lucy qui parle, mais un autre personnage que je vous laisse découvrir, peut-être ce qui se rapproche le plus d'un modèle pour elle qui n'en a jamais eu. C'est la fin d'une longue tirade pleine de réconfort, non seulement sur travail littéraire de Lucy, mais certainement bien au-delà. Pour elle, sa vie de tous les jours.

On retrouve dans ce livre un thème classique, celui de la transmission sur plusieurs générations, avec un personnage central, dans tous les sens du terme, que l'on voit d'abord fils ou fille de... avant de le retrouver père ou mère. Lucy, fille qui a souffert de l'absence d'amour de sa mère, devenue mère à son tour, et une mère aimant ses propres enfants d'un amour qu'elle sait imparfait.

C'est un beau personnage, que cette Lucy Barton, parce qu'elle est justement imparfaite. Parce que, malgré ses valeurs très positives, la tolérance qu'elle essaye d'appliquer en toutes circonstances, sa bonne volonté pour échapper au risque de commettre les erreurs qu'elle a subies, elle reste une anti-héroïne, avec ses doutes, sa naïveté et ses maladresses.

Mais aussi sa peur, j'insiste, le genre de frayeur qui paralyse. Ce livre, c'est aussi l'histoire d'une absence totale de sécurité, à tort ou à raison, qu'elle soit matérielle, sentimentale, professionnelle... Pourtant, c'est une coriace que l'on a devant nous. Mille fois elle aurait pu sombrer ou renoncer, mais, à chaque fois qu'elle a trébuché, elle s'est relevée, elle a repris sa marche en avant.

Elizabeth Strout nous habitue à ces personnages complexes, délicats, pas du tout flamboyants, ne suscitant pas forcément une empathie puissante. Des personnages avec des défauts, et pourtant, tellement riche. Son Pulitzer, elle l'avait obtenu pour "Olive Kitteridge", récemment adapté en mini-série par HBO, avec Frances McDormand.

Il y a certainement beaucoup de passerelles à établir entre Olive Kitteridge et Lucy Barton, toutes deux des femmes dont l'abord semblera difficile à beaucoup. Mais, les apparences sont très souvent trompeuses et, nous aussi, il nous faut apprendre à connaître avant de juger. Exactement l'un des messages forts de "Je m'appelle Lucy Barton".

Des Lucy Barton, nous en avons tous sûrement déjà rencontré, nous en connaissons sûrement tous, et probablement sans le savoir. Comment nous comportons-nous avec ces personnes blessées, en reconstruction permanente, prudentes et craintives, cherchant à donner le change, mais souffrant de toujours se sentir inférieur (et parfois, à raison, nous sommes souvent arrogants, même sans le vouloir).

Outre les émotions que l'on partage avec les personnages, outre ce combat que Lucy Barton livre contre elle-même, avant tout, il y a donc certainement des enseignements à tirer d'une telle lecture. Un récit exempt de pathos, de sensationnalisme, tout en pudeur, en jouant habilement sur les non-dits et en évitant de proposer un livre centré sur des règlements de comptes.

Et l'on termine cette lecture, qui s'achève sur une dernière page, un dernier chapitre symbole d'apaisement, en mesurant la chance que nous avons pu avoir de ne pas dépendre de la gentillesse des inconnus, mais d'avoir eu des parents aimants et capables de nous transmettre des valeurs, des clés pour affronter la vie. Une vie dans laquelle les inconnus et ceux que nous rencontrons sont loin d'être toujours gentils...

"Six pieds sous terre, Jojo, tu frères encore" (Jacques Brel).

Un vers de la chanson "Jojo", citée dans notre roman du jour pour ouvrir ce billet. Soyez prévenus, nous entrons dans une série de lectures dont le trait principal n'est pas la gaieté (amis des litotes, bonjour !). Et pour débuter, direction le Pas-de-Calais pour un roman dont le coeur, toujours palpitant malgré tout, est la mine, la vie minière et l'attachement profond à ces racines, à cette mémoire. Sorj Chalandon, on le sait, choisit toujours des sujets qui le touchent de près ou l'ont ému jusqu'au tréfonds au cours de sa carrière journalistique. Pour "le Jour d'avant", paru en cette rentrée littéraire aux éditions Grasset, il part d'un événement terrible, une épouvantable catastrophe dont l'onde de choc continue, quarante ans après, de se faire sentir. A la mémoire des gueules noires qui ne sont pas remontées des galeries étouffantes, mais aussi de ceux que la silicose a rongés, ce livre pose aussi la question toujours d'actualité de la pénibilité et de la dangerosité de certains métiers. Mais c'est aussi l'histoire d'une douleur individuelle, d'une douleur immense. D'une douleur monstre.



Le 27 décembre 1974, au petit matin, se produit la pire catastrophe minière que la France ait connu après guerre. Un coup de grisou dans une galerie de la fosse n°3-3bis, dite fosse Saint-Amé, à Liévin, emporte 42 mineurs, alors que la mine venait de rouvrir après quelques jours de fermeture pour les congés de Noël.

42, ou plutôt, 43 victimes, car Joseph Flavent ne mourra que plusieurs semaines après le drame. Une longue agonie au cours de laquelle il ne reprendra jamais conscience. Mais, jamais son nom ne rejoindra celui de ses camarades sur les listes de victimes et les monuments aux morts. Une victime anonyme, sauf pour ses proches.

Pour toute la famille Flavent, le choc est terrible. Sa mère quittera sa maison pour aller finir ses jours au bord de la mer du Nord, dans un paysage sans terril. Son père, détruit par cette perte, qui fait écho à celle de son frère, lui aussi victime de la mine, ne s'en remettra jamais. Il finira par se suicider, laissant derrière lui quelques mots sur un bout de papier : "Venge-nous de la mine".

Une note lapidaire destinée à son second fils, Michel. Âgé de seulement 16 ans au moment du drame, il a été lui aussi très affecté par le décès de son frère. La veille, il a passé la soirée avec lui, ils se sont amusés ensemble, ils ont ri, ont fait la fête, avant la reprise. Et quelques heures à peine après ces instants si forts...

Alors, Michel est devenu le gardien de la mémoire de son frère. Et de sa vie de mineur. Chez lui, à Paris, loin des mines du Pas-de-Calais, il a transformé un box en véritable musée à la mémoire de Joseph, victime du grisou et de l'imprudence et du cynisme des dirigeants des Houillères, jamais inquiétés par la justice après le drame.

Devenu routier, époux de la belle Cécile, il a enfoui sa douleur et sa colère sous un amour sincère et profond. Mais jamais il n'a oublié. Ni Joseph, ni la note lapidaire de son père. Alors, quand Cécile s'éteint après une lutte acharnée contre la maladie, tout revient soudainement à la surface. Quarante années ont passé, et l'heure de la vengeance a sonné...

Je n'en dis pas plus, j'ai essayé de planter le décor le plus succinctement et, en même temps, le plus complètement possible. La suite de ce billet devrait apporter quelques éléments complémentaires, comme toujours, sans rien dévoiler de ce qui fait la force de ce livre. Car, derrière le rappel de cette catastrophe, dont le souvenir s'est aujourd'hui estompé, il y a bien d'autres choses...

"Le Jour d'avant" est un roman noir. Et je le dis sans aucun jeu de mot. Bien sûr, il est noir comme le charbon, dont la poussière s'immisçait partout sur le corps et dans les affaires des mineurs. Mais, c'est aussi un roman noir au sens littéraire du terme, puisqu'il s'agit de suivre Michel Flavent dans sa quête de vengeance, une quête qui a un nom : Draveille.

Je n'ai pas pu m'empêcher, en lisant le roman de Sorj Chalandon, de songer au "Couperet", le roman de Donald Westlake, que Costa-Gavras a mis en images. Entre Burke Devore, ou Bruno Davert, selon qu'on évoque le roman ou le film, et Michel, il y a une filiation, un même désespoir, celui qui pousse aux pires extrémités.

Mais il y a aussi entre ces deux oeuvres un lien contextuel : dans "le Couperet", c'est l'industrie papetière, aux prises avec l'ultra-libéralisme qui est en arrière-plan, chez Sorj Chalandon, c'est la mine, activité agonisante, bientôt reléguée aux oubliettes dans une indifférence quasi générale. Ca peut sembler anecdotique, ça ne l'est pas.

"Le Jour d'avant", c'est l'occasion pour Sorj Chalandon de rappeler les conditions dans lesquelles a eu lieu la catastrophe de Liévin : un entretien approximatif des infrastructures, une application sommaire des mesures de sécurité de base, une surveillance réduite à la portion congrue... Le tout, au nom du sacro-saint profit.

Car il est là, le noeud de l'affaire : on aurait pu éviter cette catastrophe qui n'est en rien le fruit de la fatalité. A la mine, ce mot n'existe pas. Les responsables des Houillères ont voulu tirer le maximum de ces mines obsolètes, dangereuses et de moins en moins rentables avant de les condamner à la fermeture. Nord, Lorraine, Cévennes, Aveyron, Forez ou Tarn (patrie de Jaurès), l'activité touche à sa fin.

Elle est là, la principale cause de la colère de Michel Flavent, contenue pendant 40 ans, et à nouveau libérée, comme un diable jaillissant de sa boîte, après la mort de Cécile. Cette femme qui l'a écouté, a partagé sa peine, sa douleur, et l'a aidé à vivre malgré ce drame, tolérant, mais difficilement, sa lubie et sa morbide collection, son angoissant mausolée.

La justice, je l'ai dit plus haut, est passée, sans vraiment passer. Un procès, au tribunal correctionnel, même pas aux Assises, et pour pas grand-chose, à l'arrivée. Surtout pas la mise en cause de ceux qui sont à l'origine du drame, par leurs décisions contraires à la sécurité la plus élémentaire. Des condamnations n'auraient pas hâté la guérison, mais ce silence a ravivé, aggravé les blessures.

Aujourd'hui, la question de la pénibilité du travail revient régulièrement à la une de l'actualité. La difficulté à la reconnaître officiellement, à considérer que certains métiers sont dangereux et que ceux qui les exercent hypothèquent leur vie pour la gagner (et bien souvent, chichement) fait curieusement écho au roman de Sorj Chalandon.

"Le Jour d'avant" porte les germes de ces débats, à travers l'une des activités les plus dangereuses qui soient. Ailleurs dans le monde, on entend régulièrement encore parler de catastrophe minière. De la Chine aux 33 mineurs de San José, au Chili, en passant par l'Ukraine, il ne passe jamais très longtemps sans qu'on ajoute des noms aux listes des victimes dévorées par les mines.

Michel Flavent, dont l'idole d'enfance était Steve McQueen, en particulier celui du film "Le Mans", dont l'affiche ornait un mur de sa chambre, a donc décidé de se venger. De se venger de l'ogre qui a recraché son frère. Pour lui. Pour Joseph. Pour leur père, aussi. Pour assouvir cette colère qui le détruit de l'intérieur comme la silicose transformait les organes des mineurs en pierre.

Il a un nom en tête, Draveille, un porion, un responsable qui surveille, depuis la surface, ce qui se passe au fond. Le représentant, sur le terrain, des autorités dirigeantes. Leur complice, leur âme damnée. Vit-il encore ? Michel l'ignore, mais compte bien le découvrir. Il a délaissé la combinaison de pilote pour endosser le costume de justicier de Steve McQueen. Plus "Sept mercenaires" que "Au nom de la loi"...

Curieusement, le mot "lampiste" appartient au vocabulaire de la mine, avant de devenir un synonyme de bouc émissaire. Le lampiste, comme son nom l'indique, s'occupait de l'entretien des lampes utilisées au fond par les mineurs, mais aussi de leur comptabilité. En échange, comme une consigne, le mineur lui remettait un jeton, la taillette.

Le soir, une fois les hommes remontés, le lampiste récupérait les lampes et rendait les taillettes. S'il lui en restait, c'est que le mineur n'était pas remonté. Et qu'il était mort, d'une façon ou d'une autre, dans l'une de ces galeries où les dangers sont multiples... Draveille était porion, mais pour Michel, c'est un lampiste, celui qui trinquera pour les autres. Pour les Houillères. Pour la mine anthropophage.

Ce roman, c'est d'abord un cri de colère, poignant, douloureux même pour le lecteur, qui assiste impuissant au drame, d'abord, puis au réveil de ce sentiment terrible, à l'élaboration du plan imaginé par Michel pour appliquer à la lettre la missive de son père. Mais, on ne peut détacher la colère d'un autre sentiment toujours très puissant : la culpabilité.

Cet aspect, je ne vais pas le développer, vous comprendrez aisément pourquoi en lisant le livre. Le seul élément que l'on peut mettre en avant, c'est que nous sommes tous inégaux devant la culpabilité. Certains ne peuvent s'en débarrasser, jusqu'à ce qu'elle les dissolve, comme un acide ; d'autres, au contraire, paraissent immunisés. Et, allez savoir pourquoi, dans cette seconde catégorie, on trouve bien souvent ceux qui ont le plus à se reprocher...

Un mot sur la mine. Sorj Chalandon évoque ce véritable mode de vie que fut l'activité minière, industrie paternaliste s'il en fut, avec les corons, les villes entières construites autour des puits, régies par le rythme des descentes et des remontées, où tout, de l'église au bistrot, ne vit que par et pour la mine. Une véritable culture, et le mot n'est pas galvaudé.

Aujourd'hui, la vie minière existe encore, malgré tout. Un héritage qui se transmet. Mais une terre qui souffre, plus encore qu'avant. Les mines ont fermé, rien ne les a remplacées. La terre ouvrière d'antan, celle que l'on découvre dans les passages se déroulant en 1974, est aujourd'hui une terre de misère sociale où le Front National a bien souvent supplanté le Parti Communiste et le Parti Socialiste.

Il y a, chez les Flavent, une méfiance envers la mine. Le choix de Joseph de devenir mineur, alors qu'il se destinait plutôt à devenir mécanicien, est controversé au sein de sa famille. Son père, agriculteur, responsable d'une modeste exploitation, y a perdu son frère. Pour lui, la mine, c'est la mort, et rien d'autre.

De même, après le drame, Michel va reprendre ce discours. Il se rappelle avoir ressenti les doutes, la peur de Joseph la veille de la catastrophe... Et ses mots, depuis un moment, déjà, qui laissaient à penser qu'il voulait changer de cap, que le jeu n'en valait plus la chandelle. Qu'il était devenu trop dangereux de descendre au fond.

Les jeux de mots avec "noir" sont décidément faciles quand on parle de ce livre, mais Michel Flavent noircit aussi le tableau.Ce qu'on ressent, c'est aussi la fierté et l'attachement à leur terre et à leurs galeries de ceux qui sont descendus, un jour. Une nostalgie, si ce n'est de la mine elle-même et de ses dangers, mais de ce mode de vie si particulier.

Le souvenir aussi de ce qui faisait la richesse et la force des corons : cette solidarité qui réunissaient tous les habitants. On ne la voit pourtant guère se manifester après la catastrophe de Liévin. Ceux qui n'ont pas à déplorer de victime semblent éviter les autres, comme si ces familles endeuillées étaient marquées par le sort et qu'on risquait d'être contaminées par ce mauvais oeil...

Mais, Michel, par sa fascination pour la mine, par sa collection d'objet et sa connaissance encyclopédique sur l'activité minière, dément quasiment le dégoût et la haine qui lui inspire la mine. Lui aussi a en lui cette passion sourde, cet attachement profond. Il n'a jamais été mineur lui-même, mais la préservation de la mémoire de son frère lui a transmis le virus.

J'ai habité en Lorraine, pendant quelques années, j'ai fait des reportages autour de la mine, du côté du Carreau Wendel, à Petite-Rosselle, où les puits sont devenus un musée et un site de mémoire, un lieu de mise en valeur du patrimoine. On y ressent une immense fierté d'avoir participé à cette aventure humaine et industrielle, malgré tout.

Il suffit de discuter quelques instants avec d'anciens mineurs pour voir leurs yeux devenir humides, leur voix trembler imperceptiblement. Leurs souvenirs, ils les partagent volontiers, conscients qu'ils sont des témoins de quelque chose qui ne reviendra plus. Cette dimension-là, j'ai longtemps eu l'impression qu'elle manquait dans "le Jour d'avant".

En tout cas, qu'elle ne s'exprimait pas avec la même force que ce que j'avais connu. Et puis, sont arrivées les dernières pages... Et je me suis souvenu, à mon tour, de ce qui m'avait amené à Petite-Rosselle avec mon micro et mon Nagra : un son et lumières, "les Enfants du charbon", qui, chaque été pendant 7 ans, a permis de découvrir ou redécouvrir l'histoire de la mine et le mode de vie des mineurs.

Noir, ce roman ? Oui, sans doute. Tout ce qui s'y passe, tout ce qu'on apprend, tout ce qu'on découvre y concourt, en tout cas. Mais, c'est aussi un roman qui véhicule de puissantes émotions, autour des différents personnages. Autour de la mine, également, je viens d'en parler. Sorj Chalandon fait une nouvelle fois parler sa sensibilité pour nous émouvoir, nous bousculer aussi.

Avec l'impression, en lisant "le Jour d'avant", d'avoir en main une espèce de pendant à son précédent livre, "Profession du père". A travers la profession du frère, cette fois, il aborde, dans une tonalité très différente, avec un tout autre point de vue aussi, des thèmes qui sont assez proches. Comme une variation, en musique. Mais je n'en dis pas plus, à vous de voir...


jeudi 12 octobre 2017

"Je suis née ainsi, dans cette ville, avec ce dialecte et sans le sou ; je donnerai ce que je peux donner, prendrai ce que je peux prendre et supporterai ce qu'il me faut supporter".

Fin du Giro d'Italia, avec un saut de puce de la Calabre vers Naples, la volcanique. Un an et demi (un peu plus, même) après, retour au pied du Vésuve pour y retrouver deux amies, dont l'une est prodigieuse, et l'autre, une observatrice avisée des frasques de son amie. Oui, vous l'avez deviné, voici la suite de "l'Amie prodigieuse" de la mystérieuse Elena Ferrante, dont on ne sait toujours rien, n'en déplaise à ceux qui soutiennent mordicus le contraire (et n'ont pas lu les articles auxquels ils se réfèrent). "Le Nouveau nom", en poche chez Folio, est le deuxième volet ce cycle napolitain qui en comptera quatre au total. Un pour chaque époque de la vie des deux personnages principaux, Elena et Lila. Et ce second volet marque la fin de leur adolescence et leur entrée dans l'âge adulte, dans la première moitié des années 1960. Un roman marqué par des évolutions profondes dans les existences des deux jeunes femmes et, si on a par moments l'impression d'un tome de transition, on comprend que son influence sera grande sur la suite du cycle. Et sur la situation de ses deux héroïnes.



Lila s'appelle donc désormais Raffaella Carracci. A 16 ans, elle vient d'épouser Stefano et, du même coup, vient de faire un bond sur l'échelle sociale. En effet, Stefano gère les biens et les affaires de son défunt père, Don Achille. Des biens acquis pendant la guerre en pratiquant le marché noir et l'usure... Un mariage qui est aussi un moyen pour Lila d'aider sa modeste famille de cordonniers, les Cerullo.

Mais, dès le premier soir, Lila comprend qu'elle a été dupée. Lorsque Marcello Solara, fils d'un camorriste, arrogant personnage dont Lila a repoussé les avances, fait son entrée à la noce avec, aux pieds, les chaussures dessinées par la jeune mariée, celle-ci comprend qu'elle a été trahie. Que son nouvel époux n'a pas respecté sa parole et s'est acoquiné avec les Solara.

A peine conclu, le mariage de Stefano et Lila a vécu... Impossible pour la jeune femme de vivre avec un homme aussi peu fiable. Impossible, pourtant, de le quitter en un claquement de doigts... Alors, Lila fait ce qu'elle sait faire de mieux : être Lila. Imprévisible, capable de se refermer sur elle-même, de devenir dure, inflexible...

Face à ce revirement, Stefano est incapable de réagir autrement que par impulsivité. Le fiancé aimant devient un mari violent, qui cherche par tous les moyens à faire entendre raison à sa jeune épouse qui le rejette. Même s'ils décident de préserver les apparences, afin, aussi, de ne pas nuire aux affaires, rien ne va déjà plus entre eux.

L'annonce de la grossesse de Lila ne sera pas l'opportunité attendue pour recoller les morceaux. Au contraire, cela va achever de fissurer un mariage fini le jour même où il a commencé. Et la personnalité de Lila, entière, sans fard, va lui valoir quelques jalousies et quelques rancoeurs au sein du clan Carracci, en particulier auprès de sa belle-soeur, Pinuccia, et de la petite amie de Solara, Gilgiola.

Alors que Stefano étend les affaires de sa famille, mais aussi celle du clan Solara, à des quartiers de Naples bien plus huppés que celui dans lequel ils ont tous grandi, les tensions s'accroissent entre Lila et les autres. Pour sa part, elle s'éloigne de plus en plus de celui qu'elle a épousé et va même mettre sa vie en grand danger en le défiant.

Elena, l'amie d'enfance de Lila, était présente à ce fameux mariage. Mais, dans les mois qui suivent, les deux amies s'éloignent. Elena est concentrée sur ses études, manquant terriblement de confiance en elle, souffrant d'un profond complexe d'infériorité lié à ses origines. Elle grandit, Lenù, mais ne le voit pas, certaine de tout rater et se sentant bien inférieure à son amie prodigieuse.

On ressent d'autant mieux ces maux qui minent Elena qu'elle est la narratrice de cette histoire. Une narratrice qui se compare sans cesse aux autres, à tous les autres, pour mieux se rabaisser, afficher ses doutes. Et c'est sans doute avec Lila que la comparaison est la plus nette, un mélange d'admiration et d'envie. Elle place Lila sur un piédestal et ça l'agace...

Lila a réussi, de son point de vue. Elle a épousé un garçon riche, elle vit dans un grand et bel appartement, elle est toujours bien habillée, ne porte pas ces horribles lunettes qui défigurent Elena (je me place de son point de vue), elle plaît, séduit... Elle a une vie sexuelle, quand Elena doit se contenter d'attouchements furtifs avec un garçon qu'elle n'aime pas...

Bref, le moral d'Elena n'est pas au beau fixe. Elle a l'impression de ne plus avancer, de perdre ses repères. Elle doute de réussir à mener à bien ses études, faute de temps, de concentration... Elle travaille pour gagner quatre sous, mais rien ne suffit à lui donner confiance en elle. Dans ce quartier qui l'a vue naître, elle sera toujours à part, discrète, invisible...

En fait, il faudra attendre quelques mois, l'été de l'année suivant le mariage de Lila, pour que les deux amies se retrouvent vraiment. Ce sera à l'occasion d'un séjour sur l'île d'Ischia, dans la baie de Naples. Elena accompagne Lila et Pinuccia dans ces deux semaines de vacances, qui vont prendre une importance particulière dans la vie de deux héroïnes.

Mais, ce billet me semblerait incomplet si on n'y parlais pas d'un personnage qui est, pour moi, le troisième personnage central de ce deuxième volet : Nino Sarratore. Fils d'un ancien cheminot devenu journaliste, il n'est pas en très bon terme avec ce père, séducteur, volage, et, comme Elena, aspire à des études qui lui permettront de s'élever.

Un peu plus âgé que Lila et Elena, Nino apparaissait dans "l'Amie prodigieuse", mais plus discrètement que dans "le Nouveau nom". Il y était un élève brillant et Elena avait le béguin pour lui, sans jamais oser en parler à quiconque. Désormais, il a quitté le lycée pour poursuivre des études supérieures, et Elena en pince toujours pour lui.

Je ne vais pas en dire plus sur son rôle dans ce deuxième volet, il vous faudra me croire sur parole. Bien sûr, dans cette saga, il y a Lila, Elena et les autres, mais Nino, sans doute malgré lui, est un élément majeur de l'histoire des deux jeunes femmes. Sans préjuger de ce qui va advenir, il est certain que son rôle dans "Le Nouveau nom" est plus qu'important. C'est une des clés de cette histoire.

Il est bizarre, ce deuxième tome... Il est bizarre, parce que son cheminement va un peu à l'encontre de ce que l'on pouvait en attendre. En laissant Lila au moment de son mariage et Elena sans réelle perspective d'avenir, Elena Ferrante avait choisi de terminer "l'Amie prodigieuse" sur un cliffhanger, lequel prenait la forme d'une paire de chaussures.

Dans "l'Amie prodigieuse", la progression d'Elena était régulière, mais laborieuse, quand celle de Lila, au gré de ses coups d'éclat, suivait une trajectoire imprévisible, mais indéniablement à la hausse. Le genre exponentiel. Ces chaussures, on n'imagine pas à quel point elles seront un coup d'arrêt. Mais, on sait que Lila sait toujours retomber sur ses pattes avant de rebondir. Enfin...

Ce deuxième tome, pour reprendre une expression devenue fameuse sous le quinquennat de François Hollande, c'est le tome de l'inversion des courbes. Dans ce deuxième tome, tandis que Elena, telle la tortue de la fable, poursuit son chemin, Lila voit sa belle envolée connaître de sacrés ratés. Le vent a tourné, désormais, Elena progresse, Lila régresse...

Cette histoire qui, rappelons-le, débute par l'annonce de la disparition de Lila, âgée de plus de 60 ans, ressemble de plus en plus à une courbe sinusoïdale, que dessine Lila par les aléas de son existence extraordinaire. Elena, elle, est une droite qui vient couper la courbe Lila à chaque fois qu'elle va vers le haut ou vers le bas.

J'ai choisi le titre de ce billet avec une impression un peu paradoxale : c'est bien Elena qui parle et pourtant, ces mots paraîtraient coller bien mieux avec le parcours de Lila... Pas pour la première moitié, qui les concerne toutes les deux, mais pour la fin : donner, prendre, supporter... On est bien plus dans les domaines de Lila que d'Elena qui, disons-le, a un côté un peu falot.

Mais, comme je l'ai dit plus haut, attention aux impressions : c'est Elena qui raconte, et ce côté falot, c'est d'abord l'image qu'elle a d'elle-même. Raisonnement également valable pour Lila : on la voit à travers la fascination et l'envie que ressent Elena. Plus que des questions de qualité, c'est d'abord un élément fondamental qui les sépare : la liberté.

Lila est une femme libre, cash, sans inhibition, brisant contraintes, règles et tabous, ne se laissant jamais arrêter par quoi que ce soit. Si elle ne peut franchir l'obstacle, elle cherchera à le contourner... Ou à le renverser. Mais elle ne renonce jamais. En revanche, bien difficile de savoir quelles sont ses ambitions exactes dans la vie.

Elle est volatile, versatile, même, impulsive, caractérielle (parfois, dans le bon sens du terme), provocante et mystérieuse, toujours mystérieuse... Elle n'en fait qu'à sa tête, n'agit que pour elle-même (en tout cas, c'est l'impression qu'on a), fonce de manière qui peut sembler parfois, souvent, tout le temps, irréfléchi. Or, on imagine bien des choses sur Lila, mais pas qu'elle ne sait pas où elle va.

Mais, comme tout joueur d'échecs, même les plus grands, elle n'est pas à l'abri d'une erreur de jugement. Et ce mariage, c'est sans doute dans cette catégorie qu'il faut le ranger. Dans "le Nouveau nom", Lila se retrouve mise en échec plusieurs fois. Elle n'est pas mat, ce serait mal la connaître de l'imaginer renoncer, mais les temps sont durs pour elle.

On attend de voir comment elle va rebondir, reprendre l'ascension qui (promis, je n'en dis pas plus) s'interrompt brutalement dans le cours de ce roman. Car j'ai oublié un trait de caractère de Lila dans mon énumération : son orgueil. Là, j'extrapole un peu, mais il est difficile de croire que, à l'inverse d'Elena, Lila n'ait pas une très haute idée d'elle-même...

Enfin, il y a un dernier point très important dans cette phrase de titre : Naples ! Toujours plus qu'un décor, mais le zoom recule : le quartier, qui était au coeur de "l'Amie prodigieuse" est supplanté. On suit Elena et Lila dans toute la ville, des quartiers les plus aisés à d'autres, bien plus modestes, presque pires que celui où elles sont nées.

Il y a Ischia, qui tient une place très importante, pas seulement en termes de longueurs, mais encore une fois, parce que c'est là que se déroulent certains événements fondamentaux de cette histoire, et puis, il y a... l'ailleurs... On se souvient que Elena est à Turin quand s'ouvre "l'Amie prodigieuse", mais c'était la seule scène hors de Naples et de ses alentours.

Dans "le Nouveau nom", la question du déracinement est très clairement abordée. Mais, si souvent, on l'aborde sous l'angle de l'exil, ici, force est de constater que c'est une vision très différente. celle du salut. Comme si Naples était un boa constrictor qui étouffe lentement sa proie. Et c'est peut-être encore une des grandes différences entre Lila et Elena.

L'une ne semble même pas envisager qu'il existe un ailleurs, une vie en dehors de Naples (et de sa région, jusqu'à Amalfi, Ischia ou Capri), tandis que l'autre s'y sent de moins en moins à l'aise, comme si elle redoutait d'être digérée, effacée par cette ville dont elle est l'enfant... Alors, pour exister, pour être, il faut fuir cette cité saturnienne et voler de ses propres ailes, loin.

Parallèlement à cela, ce tome est aussi celui de l'ouverture au monde, de la prise de conscience que tout ne se limite pas au quartier, à Naples, mais que le monde pulse dans son ensemble. Ce deuxième tome est celui de l'initiation politique et idéologique d'Elena, mais rien n'est simple quand on doute autant de soi.

Les années 1960, la Guerre froide, la peur de l'apocalypse nucléaire, mais aussi les questions de politique intérieure, l'apparition de la social-démocratie italienne face à un communisme puissant mais pas dominant, tout cela est présent en arrière-plan de ce deuxième volet. Et les rivalités issues de la période fasciste demeure, tout comme la montée insidieuse des organisations mafieuses.

Reste à évoquer la relation entre les deux amies. A chaque fois que j'écris cela, j'ai toujours un doute, comme un truc qui me grattouille ou me chatouille... Amies, oui. Dans un sens, pas de doute. Mais est-ce valable dans l'autre ? En clair, si Elena considère Lila comme son amie, Lila ressent-elle le même lien pour Elena ?

On peut se poser la question. Elena est naïve, Lila bien plus retorse, peut-être manipulatrice, aussi. Alors, amitié, oui, mais... Cela n'empêche pas d'évoquer leur relation dans ce deuxième tome. J'en ai déjà dit quelques mots plus haut, avec cette admiration et cette envie qu'on ressent chez Elena. Lila est tout ce que Elena n'est pas. Tout ce qu'elle voudrait bien être.

Il est frappant de voir que, suite au mariage, les deux amies vont sérieusement s'éloigner l'une de l'autre. Même lorsqu'elles vont passer une partie de l'été ensemble à Ischia, on ne peut pas dire qu'une solide complicité s'affiche. On ressent d'ailleurs l'agacement d'Elena à plusieurs reprises devant le comportement de Lila.

Comme si, par son mariage, elle était plus adulte qu'elle. Comme si, par cette situation nouvelle, Lila lui était encore une fois, comme toujours, supérieure. En fait, cet agacement, on se demande s'il vise Lila ou Elena elle-même. Mais, malgré cela, l'attachement de la narratrice reste profond. La preuve ? Mais elle ne parle que de Lila !

Dans "le Nouveau nom", Elena n'est plus une simple observatrice des faits et gestes de Lila. Elle rapporte ce qu'on lui a dit d'elle, car elles ne se côtoient plus assez pour pouvoir le faire sans prêter l'oreille à la rumeur. Ce qui ne l'empêchera pas d'être témoin des difficultés de son amie, sans s'en réjouir un instant. Estomaquée, troublée de voir Lila en arriver là.

"Le Nouveau nom" se termine encore sur un cliffhanger, d'une toute autre nature que les chaussures du tome 1. En revanche, on le sent un peu arriver, c'est vrai, mais ce qu'on veut savoir, c'est ce qui va se passer ensuite. Et comment, puisque c'est vraiment le moteur de ce cycle, comment les personnages principaux vont évoluer.

La théorie de la courbe et de la droite se confirmera-t-elle ou tout sera-t-il encore remis en cause ? Elena semble avoir gagné en indépendance dans ce deuxième volet, mais... Qu'en sera-t-il de sa relation avec Lila ? Je dois dire que le titre du troisième tome fait écho avec une partie de ce que je viens de vous dire (z'avez vu comment c'est travaillé, tout ça ?).

"Celle qui fuit et celle qui reste", c'est ainsi que s'intitule le prochain volume. Et, même s'il paraît évident, comme ça, je suis curieux de savoir quelle sera celle qui fuit et quelle sera celle qui reste. Et fuir quoi ? Rester où ? A quoi ressemblera la prochaine étape de ces deux femmes, l'une qualifiée dès son plus jeune âge de prodigieuse et l'autre, petit à petit, qui quitte son cocon et l'état de chenille pour devenir papillon.